Notre subjectivité

Mckenzie Wark

Contre-conférence - Nous avons été très intéressés par la façon dont vous décrivez l'intégration en un seul secteur de celui des industries culturelles et informationnel, et du processus de sécurisation qui suit cette intégration, de la naturalisation dont ça fait l'objet. Qu'en serait-il d'une critique de cette naturalisation ? C'est une question dont nous voudrions proposer de parler ici. Haraway écrit que la nature était construite par les sciences, qui elles-mêmes pourraient être toujours comprises comme relevant d'une doctrine, d'une idéologie.

Mckenzie Wark - La culture est devenue un moyen de persuader que les technologies et l'économie de ces technologies sont naturelles. Les fonctionalités DRM (Digital Rights Management) par exemple, il y a une façon dont ça fini par passer pour naturel. Les technologies ont un certain type de pouvoir, qui peut être en quelque sorte pris à l'intérieur d'une culture qui semble aller de soi. Nous utilisons tous des téléphones cellulaires conçus à l'origine pour l'armée pour coordonner des forces mobiles, nous utilisons des caméras vidéo conçues pour détecter des missiles depuis l'espace, etc. La culture devient une simple enveloppe autour des technologies. Mais la nature n'a pas d'agent comptable exécutif, la nature n'a pas d'avocat du droit d'auteur, donc il y a bien un moment où la nature et les média sont vraiment différents et on doit questionner ces formes de naturalisation.

Nous assumons que la nature est première et que les signes culturels sont seconds, mais ce qu'il en est en fait est que quoi que ce soit qui n'est pas la nature produit une image de la nature rétrospectivement, qui apparaît secondairement, la pratique des signes se construisant elle-même et construisant secondairement ce que nous appelons la nature. Il subvient un changement, peut-être ces deux derniers siècles, lorsque l'information devient un moyen de dominer et de contrôler une certaine matérialité. Cette troisième nature est ce que j'appelle la sphère de l'information qui possède une certaine autonomie en relation avec une nature seconde, tout à fait comme un environnement intégré, une matérialité de l'habitation humaine qui elle-même était construite à partir de et séparé de la nature à quoi elle renvoie rétrospectivement.
Le paradoxe est qu'une nature seconde soit première, puis quelque chose était la nature, mais de cette nature seconde une troisième nature émerge et modifie la définition de ce qu'était cette nature originale.
Nous ne pensons plus la nature sur le modèle des machines et des mécanismes etc., nous pensons aujourd'hui la nature au travers des représentations de l'information et du code, de l'informatique, de la génétique etc. Mais ce sont des représentations qui nous viennent de ce que nous construisons pour nous-mêmes, l'habitation.

CC - "Securing security" fait référence à la Société du spectacle de Guy Debord, à l'histoire de la propagande, des média, et de la guerre. Aujourd'hui, un événement ne peut plus être pensé en dehors de sa médiatisation, et peut même être produit en fonction de cette médiatisation. Quelle relation entre fiction et information cela induit-il ? Parlerions-nous aujourd'hui, plutôt que d'information vérifiée ou non, seulement d'une information effective ou non ?

MW - Dans les mondes de l'information, la vérité de ce qui se déroule maintenant est probablement publiée là part mais vous ne pourriez pas dire la différence ou vous ne pourriez pas la trouver, tout à fait comme de ce qu'il en est dans l'opposition entre le secret et la censure : c'est que vous ne pouvez plus dire quelle information est utile ou inutile, c'est une nouvelle façon dont la censure fonctionne, non par limitation mais par excès. C'est seulement trop, vous ne savez jamais, c'est seulement perdu quelque part...
Quand Debord a écrit La Société du spectacle il avait un sens paranoïaque du secret, mais je pense que c'est autre chose aujourd'hui, c'est qu'il y a trop d'information, c'est seulement perdu dans un flot. Prenez la guerre et le rapport de commission sur l'assassinat du président Kennedy. La véritable histoire s'y trouve probablement, mais vous ne pourriez jamais dire laquelle elle est. Et cela est plus encore le cas avec la nouvelle guerre et le rapport de commission du 11 septembre 2001. L'essentiel y est probablement mais vous ne sauriez jamais, en relation avec toutes les autres choses qui s'y trouvent, ce qu'il en est.
Cela devient une question pragmatique sur la façon dont l'information fonctionne ou non, cela ne peut pas être vérifié. Ce qui est un problème, un problème de pouvoir, le pouvoir lui-même, on ne sait plus...

CC - À quel point de fictionarisation de l'information en sommes-nous ? Quels shémas narratifs nous sont-ils proposés ? Y a-t'il une chance que d'autres schémas narratifs puissent exister ?

MW - L'essentiel du problème est que ce que les média font, est de présenter le monde comme s'il avait été fait pour nous, ils présentent le monde comme si notre point de vue y était déjà inclus, ce qui n'est probablement pas le cas. Le monde, était probablement très différent de que nous n'avons jamais cru.
Une fiction primaire est cette perception que le monde m'est disponible au travers des média. Ce n'est rien qui ne soit particulièrement faux dans les média, c'est qu'il y aie un média tout simplement induit nécessairement une refabrication du monde. C'est un fait que les média ne peuvent présenter ce qui est vrai sans remettre en cause sérieusement notre subjectivité, ils présentent toujours le monde comme si notre subjectivité pouvait être considérée comme allant de soi, comme si notre subjectivité était hors de cause, comme si notre subjectivité était toujours vraie.

Mais il n'est pas d'histoire qui ne puisse être racontée, cela a plus à voir avec le fait que les histoires sur le monde soient quelque chose que l'on puisse posséder et pour ainsi dire aucune histoire dans les média ne présente pas le monde comme quelque chose que vous pourriez vouloir acheter, que vous pourriez vouloir posséder. C'est une représentation du monde comme d'une propriété potentielle et de vous comme d'un potentiel consommateur du monde entier.
La première chose est alors de créer une relation différente entre ces deux choses, mais ceci est compliqué par ce que les média ne sont eux-mêmes pas des formes de propriété. Ce qui est essentiel est de changer la nature de la relation en ce qui ne serait pas une relation de propriété, où les média en eux-mêmes ne sont rien que vous pourriez acheter et vendre. Ce serait une possibilité d'aller vers une compréhension du monde qui ne serait pas falsifiée.
Comment pensons-nous les média ? Un DVD par exemple est quelque chose comme un objet transitionnel, qui a été produit par quelque célèbre réalisateur, avec quelque célèbre acteur, et qui coûte quinze euros... Y a-t'il un modèle différent de ce que ces relations proposent ? Qui soit différent de celui des média comme chose, comme forme de propriété ? Parce que l'information elle-même n'est pas nécessairement rare, du tout...
Et c'est le paradoxe qu'en allant plus loin dans ce que la technologie peut, nous pourrions penser différemment la nature. Ce n'est pas nécessairement plus vrai, mais au moins cela sort d'une compréhension du monde comme d'un objet consommable.
Une chose à faire serait seulement de démontrer que ces autres sortes de relations sont possibles, différentes de celle des média comme marchandise, sujets à la consommation, et l'objet comme toujours à consommer.