Sylvie Tissot, sociologue, membre du collectif Les Mots Sont Importants, Jean-Claude Moineau, théoricien de l'art et enseignant à Paris 8
Contre-conférence : Nous voudrions revenir avec vous sur certaines dimensions des événements de l'automne dernier. Novembre dernier était une démonstration du point de vue de la façon dont médias et politiques sécuritaires peuvent fonctionner ensemble, et en dix jours, nous avons assisté à une escalade de déclarations de responsables politiques inimaginables quelques mois auparavant et qui dans le contexte d'intensité médiatique de cette période là sont restées acquises et ont donné le ton des campagnes électorales de 2007.
Le sens de ces événements n'ont par ailleurs pas été restitués, on a plutôt assisté à un processus de victimisation et criminalisation simultanées, avec de nouveaux termes dans le lexique médiatique, ne serait-ce que le terme "violences urbaines".
Nous avons fait un récapitulatif de ce qui avait été mis en place au niveau législatif à cette période, car il y a eu un couvre-feu, l'instauration d'un "état d'urgence", avec rappel de la loi d'avril 55, contre lequel de nombreux organismes, individus, etc. ont lancé une pétition.
A ce point la liberté d'expression était aussi mise en jeu, dont on avait tendance à dire qu'elle est une fausse liberté parce qu'elle n'a parfois aucune conséquence, mais dont il est impossible de se passer.
L'état d'urgence était prorogé le 19 novembre, jusqu'au 21 février, abrogé le 4 janvier. On relevait l'exercice d'une justice expéditive et disproportionnée et des comptes-rendus citoyens des comparutions, on témoigné de cela et du fait qu'il était nécessaire d'en témoigner et que cela était possible.
Sur la même période était discuté le "Projet de réforme du Code d'Entrée et de Séjour des Étrangers et du Droit d'Asile", et le projet de "Loi pour l'égalité des chances".
Il devenait nécessaire de retracer comment nous avions pris ce virage sécuritaire, et pour quelles raisons peu à peu, la vie associative, l'éducation, les actions de la société civile dans le champs social, etc., étaient remplacés comme l'a écrit Gilles Sainati par de plus en plus de police.
Abdellali Hajjat a alors aussi écrit, que "les quartiers populaires français ne sont pas un "désert politique", c'était une recontextualisation de l'histoire des banlieues qui était nécessaire.
Sylvie Tissot : Redire l'histoire mais aussi qui la repolitise. Parce que quand tu parle de criminalisation, c'est vrai mais le double de ça c'est aussi de dépolitiser, et le regard qu'on porte souvent sur ce qui se passe en banlieue, c'est de lui ôter ou d'occulter tout ce qu'il y a comme révolte, comme conscience de la domination et comme protestation contre cette domination. Et donc ce que dit Abdellali Hajjat c'est aussi ça, c'est à dire de dire aussi que ce qui s'est passé en novembre dernier, c'est pas seulement des émeutes mais c'est aussi des révoltes et c'est aussi ça qu'on a eu tendance à oublier, enfin, ce que les médias ont eu tendance à oublier ou à laisser de côté, que c'est un mouvement de protestation, et un mouvement de révolte. Donc il y a criminalisation, le fait de rabattre ça sur des comportements délinquants, mais il y a aussi dépolitisation, et ce qui me semble important, c'est de rappeler ça aussi, c'est avant tout un mouvement de révolte. C'est pour ça que les mots sont importants aussi, c'est que certains préfèrent au lieu de parler d'émeutes de parler de révoltes des banlieues.
Contre-conférence : Peut-tu présenter le collectif Les Mots Sont Importants et le travail que vous faites à ce sujet là ?
Sylvie Tissot : Le collectif "Les Mots Sont Importants" a été créé en 97-98 dans le prolongement de l'engagement d'un certain nombre d'entre nous dans le mouvement des sans-papiers, plus largement dans le mouvement anti-raciste. L'idée de travailler sur les discours, de travailler de façon critique sur les discours, est née du constat que le racisme est aussi produit par les discours et notamment par les discours politiques et médiatiques et parfois aussi intellectuels.
Ce qui nous a semblé à un moment donné évident est que le racisme, ce serait pas seulement un racisme qui serait populaire, qui serait dans la population comme ça de manière un petit peu naturelle, mais que le racisme il est aussi produit, et il est produit d'en haut. Et c'est pour ça qu'il nous semblait important d'intégrer dans le combat anti-raciste, ce combat-là contre les mots, qui deviennent prédominants puisqu'avec ces mots c'est aussi des manières de penser, des amalgames, des schémas d'analyse qui deviennent progressivement concensuels, et qui nous semblent importants d'être démontés. Donc voilà, l'analyse critique qu'on fait des discours s'inscrit dans cette préoccupation là.
Jcm : Pourquoi intervenir uniquement sur le racisme ?
Parce que c'est toujours le problème, on tend toujours à délayer, que ce soit l'immigration et le problème entre le racisme et d'autres problèmes sur lesquels il faudrait aussi relier. Pourquoi ne pas relier avec le problème pour ce qu'il en est des femmes par exemple ? Le problème des mots est aussi valable pour l'homophobie, pour la façon de parler des femmes de façon générale.
J'ai tendance à penser comme Donna Haraway qu'il faut essayer de tout mélanger si je puis dire, de traiter ensemble ces questions et non pas séparément. C'est le pouvoir qui divise, donc là encore le fait de diviser entre le genre d'une part, le racisme de l'autre, l'immigration, la jeunesse, pose problème, parce que peut-être que la réponse n'est que globale, si réponse il y a ou résistance il puisse y avoir.
On a d'ailleurs souvent utilisé le terme racisme en un sens métaphorique. On parle par exemple souvent de racisme anti-jeune et le racisme devient un terme qui permet de parler de bien d'autres choses que le problème à proprement parler du racisme. Il y a énormément de problèmes qui se lient ici qu'il ne faudrait pas trop séparer.
Sylvie Tissot : Si on a insisté beaucoup, si on travaille beaucoup sur la question du racisme, c'est parce que c'est vrai qu'on a commencé à s'engager sur cette question là, donc c'est vrai que ça a pris beaucoup de place et de fait c'est une grande partie de notre engagement. Mais on travaille aussi sur la question du sexisme, et effectivement la manière dont des discours ou des images médiatiques mais pas seulement, peuvent contribuer à légitimer la domination masculine aujourd'hui donc, oui, je suis tout à fait d'accord avec toi.
Contre-conférence : Vous avez travaillé, le collectif Les Mots Sont Importants, sur l'histoire des banlieues à partir des années 80, nous voudrions en savoir plus sur cette démarche parce qu'il y a une continuité avec ce qui se passe aujourd'hui.
Sylvie Tissot : Le travail qu'on avait fait avec Pierre Tévanian notamment sur la "lepénisation des esprits", était d'essayer de comprendre comment un certain nombre d'idées d'extrême droite, d'idées racistes, de schémas de pensée, d'amalgames, dont on avait l'impression qu'ils étaient typiquement d'extrême droite, et bien comment tout ça s'était diffusé bien au delà de l'extrême droite, à droite, parfois même à gauche. On a essayé de comprendre ça et de faire la genèse de ça, de faire l'historique de ça et ça nous a ramené aux années 80, au début des années 80 et surtout fin des années 80 et début des années 90 où on a entendu François Miterrand parler de "seuil de tolérance qui était atteint", on a entendu Valery Giscard d'Estaing parler d'"invasion", Michel Rocard parler de, "toute la misère du monde qu'on ne pouvait pas accepter", etc. etc. Bref il y a eu une sorte d'offensive à la fin des années 80, début des années 90, sur l'immigration et les immigrés, érigés en menace principale, en danger, danger pour notre pays, danger pour notre culture, danger pour notre sécurité sociale, pour notre économie, pour notre sécurité etc. C'est pour ça qu'on est revenus aussi un peu en arrière, pour comprendre la situation actuelle et ce phénomène justement qui nous paraissait super grave et qui nous paraît toujours très très grave, c'est à dire, la lepénisation des esprits, c'est à dire, là encore ça s'inscrivait dans des réflexions sur la lutte anti-raciste et la manière de la mener, et ça nous semblait insuffisant de se concentrer et de se centrer sur Le Pen et l'extrême droite, parce que ce qu'on constatait, c'est que Le Pen et l'extrême droite pouvaient prospérer mais ils pouvaient prospérer à ce point là seulement parce qu'il y avait des gens ailleurs aussi qui reprenaient ses idées, qui les légitimaient ou du moins qui ne les combattaient pas comme il nous semblait nécessaire de les combattre. Donc c'est pour ça que là encore on a déplacé un peu le regard, pour s'intéresser pas seulement à l'extrême droite mais aussi au reste de la classe politique, et à la manière dont elle a pu justement, se lepéniser, pour reprendre cette expression.
Contre-conférence : L'expression de "lepénisation des esprits", cela décrit-il une assimilation des idées par le langage et les comportements, de façon très quotidienne, ordinaire, banale en quelque sorte ?
Sylvie Tissot : Oui, lepénisation des esprits, ça veut dire qu'en fait insidieusement, des idées qui sont des idées racistes, tout simplement, par exemple expliquer les problèmes sociaux en termes culturels, en termes ethniques, c'est à dire rendre responsables les immigrés des problèmes sociaux et économiques, des idées racistes comme ça, sont devenues des sortes d'évidences, des choses qui passent sans qu'il y aie forcément de protestations. Et c'est ça qu'on a voulu dire, que par exemple on puisse de façon aussi massive, aussi concensuelle, parler à partir de la fin des années 80-début des années 90, d'un problème de l'immigration. Alors qu'est-ce que ça voulait dire "problème de l'immigration" ? Justement ça nous semblait quelque chose de très insidieux, c'est à dire de rendre l'immigration responsable de plein de questions sociales, qui renvoyaient à plein de problèmes, de les renvoyer à la question de l'immigration tout en occultant par contre les problèmes subis par les immigrés ou leurs enfants. Et ça nous semblait une opération, un tour de passe passe qui relevait de la lepénisation des esprits et qui s'explique par plein de manières, par les stratégies de la droite, par une sorte d'abandon ou de reniement aussi de la gauche, par plein de choses, mais qui en tout cas nous semblait avoir des effets considérables. Parce que c'était le racisme qui passe comme ça tout doucement dans les esprit mais aussi dans les pratiques puisque voilà, s'il nous semble que les mots sont importants, c'est que les mots ont aussi un effet concret, un effet réel, c'est à dire ils légitiment aussi des pratiques.
Le racisme à mon avis prédominant aujourd'hui et ancré socialement dans ce pays, historiquement etc., est un racisme qui porte sur certaines catégories de la population notamment les populations qu'on appelle issues de l'immigration postcoloniale en gros. Alors il peut y avoir des formes d'hostilité de ces population à l'égard d'autres mais ce n'est pas la même chose qu'un racisme qui est produit par la société, qui est légitime, et qui s'applique aux personnes qui sont les plus dominées socialement. Et mettre à égalité ça et des formes de ressentiment de personnes qui sont dominées et qui souffrent elles-mêmes du racisme et qui peuvent réagir par ça, par de la colère, je trouve que c'est vachement grave. Parce que ça tend à dire il y a du racisme partout et à ne pas cibler le combat là où il doit être, c'est à dire sur les institutions, l'histoire de la France, et de la classe politique française etc. Tout le débat qu'il y a eu à propos du racisme anti-blanc me semble très dangereux parce qu'on établit une sorte de parallèle ou de symétrie entre des populations qui ne portent pas la même responsabilité, et il y a des gens que j'ai envie d'accuser, de pointer du doigt plus que d'autres.
13/03/2006, Université Paris 8 Saint-Denis