Béatrice Rettig
Parmi les questions dont je voudrait parler ici pour contribuer à la discussion, figurent certaines questions présentes dans une réflexion et un dialogue avec d'une part l'Atelier d'Architecture Autogérée, dans le cours d'un projet de recherche et de réalisation dans le quartier de La Chapelle-Max Dormoy sur la friche de la Zac Pajol ; et avec les artistes Elohim Féria et Françoise Vincent, dont le travail porte sur les redécoupages géopolitiques de la mondialisation lisibles ici comme là-bas, c'est à dire sur toutes les échelles urbaines.
L'Atelier d'Architecture Autogérée est un projet, un groupe et un espace de travail initié par les architectes chercheurs et urbanistes Doina Petrescu et Constantin Petcou à partir de principes de fonctionnement participatifs, avec les habitants, mais aussi des étudiants, des militants, des artistes, des chercheurs, etc., pour créer ou recréer des espaces communs. Ce projet associe des temporalités diverses, à la fois celles de la mobilité, et de la temporarité, parce qu'il s'agit d'investir ou de réinvestir des espaces délaissés, en friche, dans la ville, et des temporalités longues qui sont celles de la participation. Eux-mêmes décrivent ce travail en parlant de "tactiques urbaines" de réappropriation de la ville, au sens de Certeau pour qui les tactiques ne sont pas décontextualisables(1), de même que les parcours par lesquelles nous construisons l'espace. La mobilité ici est aussi celle des dynamiques collectives et des désirs de réalisation, des agencements possibles qui y répondent, qui font les "pratiques sociales"(2) qui peuvent se traduire dans l'architecture.
Les artistes Elohim Feria et Françoise Vincent ont développé ces dernières années un projet qu'ils ont appellé Sud-Sud, des pays du Sud et du pôle Sud, adressant les enjeux géopolitiques du partage des richesses et des ressources. Ce projet qui les a amenés à voyager au pôle Sud et en Amérique du Sud opérait des déplacements de points de vue à partir desquels leur travail s'est développé comme celui d'une confrontation critique des représentations culturelles et des approches artistiques de l'in situ dans la capacité à créer de la vie et à socialiser des savoirs.
Ils ont voulu attirer notre attention sur l'existence, ici comme là-bas, là-bas comme ici, dans la confrontation des formes scientifisées de gouvernance des populations et de la pratique sociale spontanée, de formes d'habitats et de vie provisoires d'urgence qui s'instaurent dans la durée et la forme qu'ils prennent, et qui appellent la question d'une reconstruction économique et sociale à partir de zéro - au Nord comme au Sud, ou au Sud dans le Nord, au Sud du Sud, etc. - l'une des questions majeures de la globalisation et des métropoles contemporaines.
On était ainsi amenés à réfléchir de façon égale à plusieurs dimensions des conditions de vie contemporaines, les nouveaux types de relations d'appartenances sociales possibles dans ces conditions, et à la dimension permanente de l'expérimentation, politique, économique, sociale, etc., dans nos sociétés.
La confrontation avec le type de mobilité expérimentée à l'atelier d'architecture autogérée, au travers d'une architecture qui fonctionne sur des principes de reconfigurabilité permanente des espaces, des interfaces et des rythmes d'activité, à la fois une évaluation des résistances possibles à la mobilité obligée par nos sociétés, et des résistances possibles à la rigidité des modèles culturels et des modèles de consommation invite aussi à réfléchir à la façon dont des schémas sociaux, des types de temporalités et d'espaces peuvent être associés.
Homi K. Bhabha dans "Les lieux de la culture" (1994) écrit que "l'abandon des singularités de "classe" ou de "genre" en tant que catégories conceptuelles et organisationnelles primaires a entraîné une prise de conscience des positions du sujet - race, genre, génération, positionnement institutionnel, lieu géopolitique, orientation sexuelle - qui hantent toute affirmation d'identité dans le monde moderne.
Ce qui est innovant sur le plan théorique et crucial sur le plan politique, c'est ce besoin de dépasser les narrations de subjectivités originaires et initiales pour se concentrer sur les moments ou les processus produits dans l'articulation des différences culturelles. Ces espaces "intersticiels" offrent un terrain à l'élaboration de ces stratégies du soi - singulier ou commun - qui initient de nouveaux signes d'identité, et des sites innovants de collaboration et de contestation dans l'acte même de définir la société"(3).
D'autres passages devraient aussi être relevés mais Homi K. Bhabha montre comment une certaine mobilité de la subjectivité, par rapport à d'autres propositions des théories et des politiques des identités seulement centrées sur le sujet et le langage, à partir des questions de spatialité et de temporalité, ouvre à des possibilités de transformation de la société.
Une autre dimension du projet de l'Atelier d'Architecture Autogérée, est la dimension expérimentale de ce projet.
L'Atelier d'Architecture Autogérée a été installé pendant plusieurs années sur une ancienne friche, la ZAC Pajol, c a d dans la confrontation avec certaines cultures urbaines, avec la culture post-industrielle des friches : à la fois l'abandon de certains lieux du travail, et la transformation de la société ouvrant à la question des possibilités de vie dans un après de l'ère industrielle, ou comment vivre dans une ancienne usine ou une usine délocalisée ; et la recherche et le développement des technologies qui répondent à ces conditions.
C'est la dimension expérimentale dont on parle qui est connexe à la transformation de la ville en espace sécurisé.
On peut renvoyer ici à Foucault et son travail sur la notion de biopolitique(4), mais aussi noter que la distance exponentielle entre technologies high tech et low tech, laisse ici paradoxalement un terrain ou une marge d'autant plus libre.
La question qui se pose alors est celle de la possibilité d'une sortie de la logique de programmation et de déprogrammation des espaces et des comportements malgré la gestion sécuritaire et utilitariste de la société, ou du déploiement possible à l'intérieur des relations sociales de temporalités et d'espaces autres.
A propos de l'Atelier d'Architecture Autogérée voir Constantin Petcou et Doina Petrescu, "Au rez de chaussée de la ville", Multitudes n°20, printemps 2005, Url : http://multitudes.samizdat.net/article1912.html
Site Internet de l'Atelier d'Architecture Autogérée : http://urbantactics.org (Réfs 11/07/2007).
Une présentation du travail des artistes Elohim Feria et Françoise Vincent est disponible sur le site Internet http://vincentferia.free.fr (Réf 11/07/2007).
16/05/2007, Ensba.
(1) Michel de Certeau, L'invention du quotidien, Gallimard, 1990.
(2) Félix Guattari "Pour une refondation des pratiques sociales", Le Monde Diplomatique, 1992, Url : http://1libertaire.free.fr/Felix-Guattari03.html (Réf 11/07/2007).
(3) Homi K. Bhabha, Les lieux de la culture, Routledge, 1994, tr fr, Payot & Rivages, 2007.
(4) Michel Foucault, La naissance de la biopolitique, et Sécurité, Territoire, Population, Seuil/Gallimard, 2004.