Raqs Média Collective
Contre-conférence - A l'occasion de la publication de la traduction de La Nuit des prolétaires en hindi, une rencontre se déroulait à Saraï en février dernier à New-Delhi en compagnie de Jacques Rancière.
Voici une première question autour de cette traduction et de cette rencontre en relation avec les recherches développées à Saraï.
Quelle lecture de La Nuit des prolétaires pouvons-nous faire aujourd'hui ?
Raqs Média Collective - La question cruciale à laquelle La Nuit... ouvre est celle de l'instabilité fondamendale qu'il y a à la condition même d'être travailleur. Partir du travail est aussi essentiel à cette condition que la soumission à la discipline du travail salarié en raison des pressions de la survie ou de la mobilité. Aujourd'hui cette instabilité interne doit être pensée et élaborée.
Cette considération de départ ouvre sur un champ de vie de la pensée et de l'imagination qui peut être resaisit dans le présent et vécu avec intensité et le désir d'inventer et d'animer des formes nouvelles et latentes de vie.
La Nuit... est une intimation à ce changement qualitatif possible d'engagement avec la vie. Gauny et ses camarades ouvrent sur un monde qui est vivant en chacun de nous, comme un potentiel et une capacité. C'est ce dialogue qui doit être mis au centre de la scène de la réflexion contemporaine sur la qualité de la vie.
Si nous partons de Gauny nous poserons des questions sur la vie très différentes de celles qui sont majoritairement posées (premièrement selon des mesures qualitatives), de la multiplicité de ses expressions et des conditions selon lesquelles elles peuvent pleinement se développer et donner lieu à des affinités et des obligations.
- La traduction d'un texte consiste toujours dans une certaine mesure à le réinscrire dans un contexte nouveau, et à en donner la possiblité d'une relecture.
Ici, avec La Nuit..., cela pourrait réouvrir au corpus des études postcoloniales et subalternes, en relation avec la question du travail, du travail pré-industriel au travail post-industriel, la notion d'émancipation, et de façon paradigmatique, à la question des savoirs et du récit et ce qu'il en est dans son sens politique d'ici à là.
- Dans la langue du domaine public Hindi l'actualité intellectuelle circule d'abord au travers d'écrits littéraires et journalistiques. Aussi un corpus substantiel de communications politiques est produit dans cette langue. Les sciences sociales instituées ne voyagent guère à travers les écrits de langue Hindi. Une toute petite partie des recherches et de l'historiographie subalterne et post-coloniale a été écrite ou traduite en Hindi. Le domaine conceptuel de ces débats est resté contenu dans la langue Anglaise dans la partie nord de l'Inde, où l'Hindi est la langue dominante.
La traduction de La Nuit... intervient dans le milieu politique conduit par l'Hindi. Ici certaines versions de l'historiographie et de la formation marxiste-nationaliste et léniniste dominent. D'autre part la région de Delhi est aujourd'hui l'un des plus grands carrefours industriel au monde. Une très grande concentration de travailleurs vit à Delhi et autour. La Nuit... pourrait ouvrir à une autre compréhension possible de ce paysage industriel mouvementé. Une nouvelle génération de jeunes intellectuels venus de tous horizons émerge et pourrait trouver en Gauny et ses amis ce qui pourrait insuffler vie à de nouvelles visions du monde, loin de la polarité figée du militant ou du travailleur pauvre/démuni.
La méditation profonde sur les sites et les modalités de la pensée, la spéculation à propos des formes de vie, les économies possibles, prend forme lorsque nous luttons contre l'épuisement, errer et penser, aimer, imaginer que ce que La Nuit... inaugure pourrait accélérer la recherche et l'invention d'un nouveau langage politique fondé sur l'activité autonome de la pensée et des corps et le porter loin du langage prévalent de la gauche engluée dans un cocktail combinant pragmatisme, opportunisme ou incrédulité, désespoir, désespérance et défaite.
- Certaines problématiques dans les recherches menées à Saraï portent sur la globalisation et les formes du travail et de la ville contemporaine, avec une attention toute particulière à la multiplicité des formes du récit comme partie de ces recherches. Aussi, nous voudrions vous demander à quels développements ou nouvelles questions cette rencontre a-t'elle éventuellement pu donné lieu ?
La question principale avec laquelle la recherche à Saraï s'est engagée est celle de la façon dont la ville émergente des années 90 altère les termes selon lesquels la réflexion sur le capitalisme a été développée. La prolifération des biens, la mobilité des classes travailleuses dominantes, l'approfondissement du conflit urbain autour de la question du territoire, l'impact du conflit global autour de la propriété intellectuelle et les possibilités ouvertes par l'accès dispersé aux technologies de communication. Cette conversation et re-lecture suivies depuis la création de Saraï s'élabore au travers d'une série de questions, de champs, de pratiques, de formes, de récits, et d'archives. Résumer ce vaste champ de travail serait ardu.
Si l'on essayait, on pourrait dire que l'intuition essentielle en a été que l'urbanisme ou l'information ou la culture ou l'art consistent en une gigantesque situation conflictuelle et revendicative et la gestion politique de ces revendications devient de plus en plus grotesque, gargantuesque et incohérente.
Ce qui est affirmé au niveau du savoir, des récits, des sensibilités est extrêment instable et mobile. C'est un espace fécond de possibilité d'une nouvelle inventivité dans toutes les pratiques et disciplines de recherche. La logique temporelle ne peut pas en être comprise selon des récits linéaires et tirées des conclusions faciles. Le travail que nous faisons à Saraï peut être clairement situé au sein de ces assertions et de ces différents sur le temps et ce dont il en est rendu compte.
17/03/2010