La possibilité d'une recherche politique

David Amalric

Quelques idées et interrogations à l’origine du séminaire sur l'émancipation à l'ENS :

J’aimerais présenter ici une idée assez simple, portant sur la nécessité de construire l’espace d’une recherche politique aujourd’hui, et le rapport qu’une telle recherche entretiendrait tant à l’égard des savoirs disciplinaires qu’à l’égard des pratiques politiques. Et c’est contre une double coupure que cette recherche serait à construire.

1) La première apparaît lorsqu’on plonge dans la réalité actuelle du monde académique : on est alors frappé par la manière dont la recherche y est coupée de toute conséquence pratique ;
Soit on est encouragé à l’enfermement dans une sorte de rapport de « gratuité » au savoir qui ne se soucierait aucunement de la prise que celui-ci peut avoir sur notre présent - ce qui permet par derrière, au nom justement de leur « inutilité », de légitimer leur démantèlement, ceux-ci n’étant plus dès lors rattachés qu’à cette frange résiduelle que constituent la « culture » ou le « patrimoine ».
Soit on force de plus en plus ces savoirs à s’adapter au monde réel, non sans avoir par avance défini étroitement ce monde selon les critères économiques du marché (croissance, profit, rentabilité). Les effets désastreux de cette adaptation sont bien sûr manifestes, mais il faut ajouter leur auto-contradiction : car en indexant sans cesse la recherche sur des critères de court terme, y compris dans les domaines scientifiques, on nie la temporalité qui lui est indispensables, et on finit par se condamner (hypothéquant par exemple les possibilités de recherche fondamentale sur le long terme pour privilégier les applications techniques immédiates).
Isolement ou soumission, on peut résumer ainsi la tenaille qui enserre la recherche « académique ».
Réfléchir, à rebours de cette situation, sur ce que pourraient être les conséquences pratiques de la recherche revient d’abord à les reconnecter à un présent qui est de toute façon celui de son élaboration - ce qui ne veut pas dire pour autant la version dominante de ce présent, mais aussi ce qui s’y joue de manière souterraine, et les résistances qu’il semble crucial de lui opposer. Il semble alors que le concept d’émancipation caractérise cette posture, et de manière suffisamment large pour pouvoir englober tout le champ du savoir (y-compris le champ non académique). Parler des conséquences pratiques ou politiques d’une recherche n’implique pas qu’elle aura trait nécessairement à ce qu’on appelle, dans le langage courant, « la politique » ; un travail d’histoire de l’art ou de lettres classiques peut tout à fait s’inscrire dans une perspective d’émancipation au même titre (voire davantage) qu’un travail de sciences politiques, et ce sans avoir justement à parler de choses politiques. On résiste ainsi à l’opération de contrôle du discours officiel qui organise le partage préétabli du politique et du non-politique (et restreint celle-ci au point de vue d’en haut, celui de professionnels du gouvernement, dont le corrélat est le système éléctoral). Face à cette organisation de l’impuissance, il est urgent d’affirmer au contraire que la politique est partout où on agit sur l’organisation du vivre-ensemble.
Il s’agit alors d’organiser une réappropriation des savoirs théoriques qui ne manquera pas de transformer et de déplacer tous les partages disciplinaires qui n’étaient en réalité motivés que par cet état de séparation vis-à-vis des pratiques.

2) D’un autre côté, il est frappant de constater à quels points les pratiques politiques ou militantes peuvent se couper d’une réflexion de fond, d’une mise en perspective théorique. C’est patent en ce qui concerne les mouvements sociaux, qui peinent souvent, dans leurs formes dominantes, à sortir d’une simple posture réactive (lutter contre) et se privent souvent d’une compréhension plus globale de la situation (par exemple, en l’état actuel des choses, la vague néolibérale et tout ce qu’elle implique) – repoussant aux marges (discussions entre deux comités de mobilisation, à l’occasion d’une occupation, etc…) leurs dimensions vraiment politiques. C’est également le cas de tout ce qui, au sein des politiques radicales ; consiste à nier l’utilité potentielle d’une recherche, considérant que la théorie est d’ores et déjà élaborée, et que le seul problème serait celui de son application, de sa mise en œuvre (son plaquage) dans le réel – qu’il n’y aurait là que des problèmes quantitatifs (face auxquels il faudrait seulement militer, militer et encore militer) sans aucune possibilité de déblocages qualitatifs. C’est enfin s’extirper des mirages et des entraves à notre puissance d’agir que constitue la pure temporalité de l’urgence, où l’interrogation sur le sens et la portée de nos pratiques est en permanence ajournée au profit de l’exigence impérieuse du moment.

Quelques raisons profondes (évidemment, à développer) pour lesquelles, en politique, il est impératif de développer quelque chose comme une recherche :
- La nécessité d’étudier, de comprendre la neutralisation des critiques du capitalisme, la manière dont elles sont séparées, discréditées ou récupérées, et dont leur évidence ne parvient jamais à entrer en action (ce qui entraîne résignation, scepticisme ou nihilisme politique).
- La difficulté consistant à éviter symétriquement l’absence d’alternatives (qui consolide le nihilisme) et l’idée qu’il y aurait des « recettes » à appliquer (système tout fait, mode de fonctionnement clé en main) ; sortir à la fois de la paralysie d’une action qui n’est que réactive, et du piège qui consisterait à penser la politique en termes de projets ou de programmes.
- L’impératif d’inventer un imaginaire puissant et porteur, là où c’est l’imaginaire capitaliste qui triomphe et fait désirer les gens, et où l’imaginaire dit « de gauche » fait voir plus que jamais sa profonde sclérose.

Dans cet espace vide qui sépare le temps long de la recherche et le temps court de la politique, il s’agirait donc de faire exister une temporalité médiane, celle de la recherche politique, qui rétablirait une certaine connexion entre théorie et pratique, consistant à donner un sens à la recherche autant qu’à alimenter les pratiques politiques. Il ne s’agit pas de nier le temps long de la production de savoirs et le temps court de l’exigence d’action concrète, mais de les doubler d’un troisième temps qui puisse réactiver leur puissance respective.
Les séminaires d’élèves qui se tiennent à l’ENS, tous issus du mouvement de l’an dernier, sont liés à cette exigence, et sont des tentatives pour la mettre en pratique.

18/11/2009, Ensba.