Rada Iveković
Le retour du politique(1) oublié par les banlieues*
Alessandro Dal Lago le disait récemment, « ce n’est que le commencement »(2). Il s’agit de l’Europe tout entière. Ceci n’était qu’un avertissement. De jeunes Français en colère dans les banlieues déprimée et dans certains centres-villes avaient vandalisé de la propriété publique ou privée, calciné quelques milliers de voitures, brûlé des écoles et des jardins d’enfant, terrorisé leurs voisins, l’opinion publique et la France de souche universaliste et bien pensante. Déclenchée mais non causée par la mort - sans doute non accidentelle - de deux garçons fuyant la police, cette violence est perçue par le discours protectionniste majoritaire comme aveugle et irrationnelle. Celui-ci refuse de voir son caractère politique. Ces jeunes sont constamment soumis à des contrôles d’identité.
Eux et leur soulèvement sont le symptôme d’un très profond malaise social. Pour quelqu’un venant de l’ex-Yougoslavie, les événements français rappellent, toute proportion gardée, de souvenirs récents très déplaisants. Ici comme là bas, depuis la série fatale de guerres (je laisse de côté leur histoire et raisons complexes) qui, loin d’être causée par les identités ethnicisées, les avait produites – il est devenu impossible de revendiquer des appartenances multiples ou croisées. Là-bas comme ici, à partir d’un moment précis qui devient un seuil et par la pression de volontés de pouvoir, on ne peut plus être à la fois Hutu et Tutsi, ou bien il faut mourir. Et ceci devient un processus.
Corps révoltés
L’apparition « inattendue » de corps révoltés soudainement révélés, et de leur action violente directe et sans intermédiaire par delà le langage, ne peut aucunement être reçue comme porteuse de revendications civiques dans le cadre de l’espace politique existant. Il s’agit d’une demande paradoxalement inarticulée pour renverser l’hégémonie existante et la remplacer par une autre, qui serait plus juste. Les émeutes n’ont été ni communautaires ni ethniques, et n’avaient pas de leaders. Aucun projet politique n’est venu des jeunes rebelles qui d’ailleurs, n’avaient pas de représentants. La classe politique qui, comme on pouvait le prévoir, a bien tenté de négocier avec des imams, peut considérer l’avoir échappé belle cette fois-ci. Mais il y a une différence entre chance et intelligence. Il ne faut pas croire que le problème n’est pas politique et qu’il n’est pas également une question de classe, en plus de devenir de plus en plus « racial ». Avant même que le débat sur ce qui s’est passé et ce qu’il faut faire n’ait été clos, alors que ni la gauche ni la droite n’avaient aucune solution à proposer, les émeutes se sont calmées ou sont tout au moins tombées en dessous du niveau de visibilité publique. S’il n’y en a pas d’autres bientôt, la France oubliera à nouveau ses banlieues. C’est un très fort tour de vis additionnel de la droite et de la répression aura été donné, ayant ses effets ailleurs en Europe également. Le tournant répressif est impressionnant et indubitable. Il donne d’excellentes chances au ministre de l’intérieur Nicolas Sarkozy, qui se positionne à droite de Chirac et de Villepin. Ces derniers n’ont eux même aucune réponse valable. Sarkozy émerge gagnant de cet épisode avec ses chances pour la présidentielle accrues, en déplaçant bien à droite l’entière scène politique et en confortant de manière significative l’extrême droite dont il adopte les mesures avec en prime un goût amer de retour à la politique coloniale. Il n’y a plus de gauche significative en France, et surtout pas autour de ces sujets qui homogénéisent les sentiments nationalistes français républicains et xénophobes. Lorsque le gouvernement a réactivé la loi sur l’état d’urgence, qui date de 1955 et donc de la guerre d’Algérie, les Français ont appris que la législation coloniale n’avait jamais été abrogée. Ce n’est pas étonnant, puisque, après ce qui avait été ressenti comme une amputation (l’indépendance de l’Algérie), il n’y a jamais eu de négociation d’un nouveau projet social et politique pour une France postcoloniale.
Il n’y a jamais eu de reconnaissance publique de la défaite historique de la France coloniale, peut-être parce qu’elle n’a jamais été accompagnée par une défaite historique définitive du colonialisme dans le cadre des relations internationales, en dépit de l’enthousiasme indépendantiste et tiers-mondiste des années soixante. Dès la décolonisation, le soupçon d’un néocolonialisme s’est fait jour. Et, comme Günther Grass le remarque (au sujet de l’Allemagne, mais cela pourrait être une vérité plus générale), «c’est peut-être une ironie de l’histoire que l’on n’arrive à une analyse de son propre comportement que grâce à une défaite […] totale »(3). Cela nous fait penser que la France doit encore être décolonisée, et l’Europe aussi. Tous les généraux coloniaux ont encore leurs avenues à Paris, et les enseignants d’histoire se sont vus adresser l’amendement à une loi leur demandant d’enseigner les « aspects positifs de la colonisation ». La loi sur l’Etat d’urgence a été prorogée de 3 mois bien que les émeutes aient cessé (elle est levée au lendemain du Nouvel an). Même pendant la guerre d’Algérie, elle n’avait jamais été appliquée à la France ; elle n’avait été mise en œuvre qu’une seule fois en 1984 en Nouvelle Calédonie, à nouveau un territoire français « extra métropolitain ». Les exceptions sont ainsi de plus en plus introduites au-dedans du pays comme autant de nouvelles frontières. C’est ici et c’est pourquoi les « troubles » français rejoignent les phénomènes courants du devenir de l’Europe au travers d’une fermeture, du refus de faire face à la responsabilité historique, coloniale et autres: les incendies dans les hôtels à bon marché et squats où plusieurs dizaines étrangers (sans ou avec papiers), des naturalisés d’anciennes colonies ou simplement des pauvres sont morts l’été 2005, ensuite leur expulsion violente par la police que tout le monde a pu voir à la télévision (la fondation Abbé Pierre et d’autres ont pu démontrer de surcroît que virer les squats ouvre régulièrement d’excellentes opportunités d’affaires pour des agents immobiliers), les flammes à l’aéroport Schiphol le 27 octobre 2005 où 11 demandeurs d’asile ou d’ « immigrants illégaux » ont péri, les événements tragiques de Ceuta et de Melilla, le mur qui y est en construction, les horribles conditions de Lampedusa, les malheureux immigrants déboutés ou noyés dans la Méditerranée en nombres maintenant indéniablement inquiétants, et régulièrement ; les incidents racistes aux Pays Bas, les agressions contre les centres des travailleurs étrangers ou immigrants en Allemagne depuis des années, les interminables refoulements, les lieux invisibles de rétention, les exportations des frontières européennes dans les pays voisins candidats à l’Europe devenus ainsi des zones tampon exerçant la police pour nous ; la criminalisation internationale des migrations de pauvres, d’étrangers, simplement de gens recherchant de meilleures conditions politiques, ou fuyant des guerres, et la militarisation des méthodes policières les concernant. Mais c’est aussi le lieu où les émeutes françaises de 2005 croisent, dans un sens plus large, par le traitement d’exception qui leur est appliqué, des cas comme Guantanamo : des exceptions à grande échelle où l’action politique et les droits humains sont contournés. C’est là que la question post-coloniale croise la question qui en est issue au moins en partie – la question sécuritaire. Il y a certainement une continuité entre l’exceptionnalité des colonies (extraconstitutionnelles par définition) et la généralisation de l’exception aujourd’hui en termes de « sécurité nationale et internationale. Ce qui était exception ne devient-il pas la règle grâce à cette continuité ? Une autre continuité consiste en la racialisation et l’ethnicisation généralisées, appliquées surtout aux migrants et pauvres en général. Après tout, le 17 octobre 1961, quand un nombre indéterminé mais important de manifestants algériens pacifiques a été tué à Paris n’a pas été oublié, de même que 1988 quand des activistes indépendantistes ont été tués en Nouvelle Calédonie. Pour ne rien dire des nombreux événements plus ou moins autonomistes devenus des hécatombes documentées plus directement liées à la colonisation et à la décolonisation, tels que les « incidents » de Sétif du 8 mai 1945, ou la « pacification » malgache de 1947, massacres coloniaux s’il en est. Traiter les causes des excès dans les quartiers ne donnerait des résultats qu’à très long terme. Il était « urgent » de mettre fin au désordre, on a donc envoyé un nombre impressionnant de policiers dans les banlieues en flammes, et des cas ont pu être observés en direct à la télévision de leur brutalité démesurée et dépassant ce qui est toléré en temps de paix et dans les quartiers chics. Un policier avait été mis sous arrêt en conséquence, puis relâché sous la pression du syndicat de police. Ce sont des mesures pour éteindre le feu alors que le gaz n’a pas été coupé : substantiellement, aucune mesure sérieuse de longue haleine et pour une réforme sociale et politique n’est envisagée. La réaction du gouvernement n’a été que répressive et ne traitait que des conséquences et non des causes des émeutes. L’apprentissage dès les 14 ans introduit pour les banlieues ne fera qu’approfondir le clivage social. Le gouvernement a promis trois fois plus de bourses pour ces quartiers (c’est combien, 3X0 ?). Pour le reste, ce fut la loi d’urgence signifiant le couvre-feu pour les jeunes dans 8 communes, sans prévenir les émeutes : parution immédiate des émeutiers criminalisés au tribunal ; la punition des parents dont les enfants échappent au contrôle (la démission de l’autorité parentale a à voir avec le fait que ces parent n’ont pas d’emploi et que pour eux l’intégration n’a pas fonctionné, mais il est hors de question pour l’Etat de se considérer responsable) ; couper l’aide aux familles des rebelles (une sorte de punition collective), l’expulsion de France de tout « étranger » en l’affaire avant même l’accès à un avocat, ce qui résulte en une double peine – voilà les nouvelles mesures, lamentables. Chirac introduit un nouveau service civique volontaire pour 50000 jeunes des quartiers en deux ans. Les textes des rappeurs vont être soumis à censure, et sont ainsi par la même supposés en principe suggérer la violence ! Une aide non spécifiée sera allouée aux associations qu’auparavant personne n’écoutait, celles-là même qui avertissaient depuis des années et qui étaient les seules dans le champ. Et sera peut-être allouée sans discrimination et en ethnicisant. Trop heureux, l’Etat, de se délester de ses responsabilités au « profit » des ONG et de la société civile. Aucun programme de prévention à long terme. La belle affaire ! La police elle-même a été spoliée d’une éventuelle action préventive par l’abandon de la police de proximité. Reste la répression sans médiation. Les policiers voient a priori les jeunes banlieusards comme des fauteurs des troubles et de probables criminels. A quoi réagissent ces garçons en pleine crise d’adolescence par-dessus le marché ? Eux et leurs parents n’ont pas d’emploi, leur habitat est souvent détestable, leur quartier laid, les écoles de banlieues sont pauvres quand elles existent, tous comptes faits sur les ZEP, les transports pour le centre ville sont trop chers et dans tous les cas insuffisants, sans parcours transversaux. A part un supermarché, il peut très bien ne rien y avoir dans le quartier. Les dealers son tout autour, la police est le seul aspect de l’Etat qu’ils aient jamais rencontré. Ils n’ont aucune vision de l’avenir, aucune chance d’être intégrés. Ils peuvent voir la différence les veilles des fêtes quand ils descendent dans les beaux quartiers. Appelant cela « dignité » et demandant moins que leur dû parce qu’ils n’ont pas de langage qui puisse être entendu, ces garçons se battent sans le savoir pour la possibilité d’être entendus politiquement. Ils veulent l’accès à la citoyenneté qui leur est promise par l’horizon universaliste de la Constitution et de la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen, mais qui leur est refusée par la pratique de ce même universalisme. La citoyenneté (dans un sens plein) est également le but de nombreux immigrés légaux et de la plupart des clandestins en Europe. Il est nécessaire de voir le lien entre les deux, l’enjambement entre la frontière intérieure et extérieure, les deux en rapport avec l’histoire. Tout ceci « ensauvage » ces garçons, les rendant incapables d’articulation précise de leurs revendications même s’ils devaient avoir accès à l’espace public (et ils ne l’ont pas), et provoque des réactions de plus en plus racistes. Mais c’est plus une question d’écoute que d’articulation. Ils affrontent la « bonne société » et sont les nouvelles classes dangereuses. Les deux côtés sont intolérants, mais pas pour les mêmes raisons. Cependant, ces quartiers sont ethniquement mixtes » et uniformément pauvres, ce qui est la raison pour laquelle la révolte ne s’est pas du tout exprimée suivant des fractures communautaires ou religieuses. D’ailleurs, des labels de solidarité, il est vrai, sexiste, mais pas le moins du monde raciale dans le genre « black-blanc-beur » sont apparus. Par la suite, un conseil, paradoxalement ne se voulant pas racial, a été fondé pour défendre les droits des noirs, le CRAN4. Il rassemble les diverses associations. Le paradoxe n’est que relatif, dans ce sens qu’il n’existe pas de question des blancs, mais seulement en effet une question des noirs(5). Bien sûr le gouvernement « craint » et à la fois anticipe et semble souhaiter une tournure religieuse ; craint, car cela lierait visiblement les frontières et la violence intérieures à celles qui sont extérieures et internationales, ce qui rendrait les choses pires, mais légitimerait la violence d’Etat déjà à l’œuvre. C’est la fuite en avant. Les autorités ethnicisent aussi elles-mêmes le conflit. Une dimension « ethnique » a pourtant été complètement évitée dans les faits jusqu’à nouvel ordre, mais pas du tout par une action intelligente du pouvoir. Elle l’a été par le manque de projet réfléchi des jeunes qui, une prochaine fois, risquent d’être mieux préparés. Cet aspect ethnique pourrait donc apparaître bientôt, tellement on s’efforce de le construire. La rupture est économique, sociale, raciale, articulée en termes de classe et dans ce sens également indirectement et très fondamentalement politique. Mais l’opinion publique nationaliste, une grande partie des médias, la classe politique, ont essayé de manière irresponsable, pendant toute sa durée, de construire la révolte comme communautaire et religieuse, et d’identifier les fauteurs comme seulement Nord Africains ou musulmans, ce qu’ils ne sont pas et en tout cas n’ont pas particulièrement réclamé. Certains l’ont même désavoué. La plupart d’entre eux sont Français depuis une ou plusieurs générations : pendant combien de temps vont-ils être considérés des immigrés ? Quant à l’origine de leurs parents, elle peut être très diverse. L’opinion publique nationaliste de droite triomphe de pouvoir désigner l’immigration comme origine de tous ses maux et de ceux des Français. La rébellion est très bienvenue à une opinion publique nationaliste. Une opinion publique conservatrice et souvent revancharde profite du cas pour corroborer et justifier le récent refus français de la Constitution européenne, le prenant comme preuve que c’était la chose à faire. Ces événements de même que le discours anti-terroriste et la rengaine sécuritaire, sont l’occasion pour la légitimation d’une rampante et indubitable liquidation générale des libertés civiques et individuelles. Les libertés civiques sont en effet généralement mises à mal par la « guerre au terrorisme » ou, selon la sémantique inversée dans le style de Bush, par la « guerre à la terreur ». Une excellente occasion également pour la criminalisation de toujours nouvelles catégories de la population, ainsi transformées en non citoyens.
Une guerre derrière les coulisses s’est en même temps déclarée entre les modèles français et britannique ou étasunien à propos des idéaux d’intégration ou du traitement des immigrants. Il est clair aujourd’hui que tous ces modèles sont insuffisants et ont leurs limites pour des raisons distinctes et dans le contexte d’histoires différentes. Aucun ne peut être dit le meilleur : chacune de ces sociétés et de ces systèmes politiques produit ses exclusions internes et externes et ses « exceptionnalismes » généralisés, tout en prétendant ne pas le faire. Les populations touchées sont toujours les mêmes de part et d’autre. Ce processus désormais planétaire devrait nous inquiéter aussi bien à court terme que dans la construction de l’Europe. Des épisodes insurrectionnels sont en passe de devenir plus fréquents partout. En France, on ne voit pas de volonté de la part de la classe politique à résoudre ces problèmes en profondeur. Point de volonté de la droite, de la gauche ou d’une grande partie de la population, de faire face. Cette indifférence règnera aussi longtemps que l’on pourra exporter le problème vers les banlieues (qui disent bien leurs nom de lieux interdits) au delà de l’horizon. Il est plus probable que l’on adresse ces problèmes quand la révolte aura plus avancé vers les centres-villes. Mais permettra-t-on qu’elle avance ? La violence préventive d’Etat fait barrage. Comme c’est souvent le cas en France, l’opinion publique semble encore croire que l’on peut résoudre ces difficultés par une approche formelle, déclarative, légaliste, par la création de nouvelles lois ou par le remaniement des anciennes. Une pluie de nouvelles propositions de lois s’abat sur nous en même temps, sous prétexte de limiter l’immigration, d’assurer la sécurité, de maintenir le principe de laïcité, de sauvegarder l’honneur de la patrie, sous prétexte de l’impératif étatique « anti-terroriste », de même qu’avance la criminalisation de divers groupes de la population. Tout ceci est confondu, alors que les libertés sont entamées, que la sécurité sociale s’étiole et que les allocations disparaissent dans une tendance générale. Il y a relativement peu d’opposition à ceci de la part des partis ou de la population métropolitaine. Le débat a cependant été ouvert et ne pourra que se répandre à partir de l’article 4 de la loi du 23 février 2005 qui demande aux enseignants d’enseigner le « rôle positif de la présence française en Afrique du Nord ». Mais l’impression est que la sphère de la politique est de plus en plus ouvertement convertie en un polygone défini par la police et par son action. La violence d’Etat, elle, commence timidement à devenir sujet de débat public.
Allez les filles ! Halte aux garçons
Tournons nous maintenant vers la question du genre des émeutiers : ce ne sont que des garçons très jeunes, beaucoup encore mineurs ou juste devenus majeurs. Des garçons très macho, privés de tout capital matériel ou langagier, de tous instruments ou bien palpables. Ce qui est très bien pour confirmer que les femmes de l’ennemi peuvent éventuellement être assimilables (ou presque) quand elles se comportent bien, quand elle peuvent être opposées à leur communauté, ou quand c’est utile à tout autre effet. Nous ferions bien de nous rappeler qu’en 2002 les filles des mêmes quartiers avaient également fait irruption en public avec leurs propres revendications. Comme aujourd’hui les garçons, ces filles étaient le symptôme du même malaise. Mais un certain espace public leur avait été accordé, à la différence des garçons, puisque leurs plaintes pouvaient être utilisées à d’autres fins par le pouvoir. Les femmes sont « convertibles » au contraire des hommes, quand elles sont jeunes et épousables en principe. Le résultat en fut que les filles on pu articuler leurs griefs, au contraire des garçons, et y ont été incitées, aidées. Elles ont été entendues pour une partie de leurs revendications, celles-là mêmes qui pouvaient être retournées contre leurs communautés. Certaines des revendications et intérêts importants de ces filles étaient les mêmes que ceux des garçons, il n’y a pas de doute. Mais il y a eu d’importantes revendications féministes distinctes, en plus de celle d’une justice réparative sexuée pour les femmes : l’exigence de la fin de la domination des pères, frères, de la communauté et, en général, de la culture masculine. La réclamation de la fin de la violence contre les femmes, la fin des gangs de viol et des « tournantes », la fin de l’humiliation constante des femmes. Une chose doit être claire : les revendications de ces filles et femmes sont irréprochables à la fois sur le plan universel et sur le plan particulier (aussi bien celui du genre, que celui de l’individu femme). Leur diagnostic en grande partie aussi. Mais elles ont été accueillies à bras ouverts par ce que leur mouvement pouvait être utilisé pour ethniciser les banlieues, et pour diviser d’une part les communautés d’ »immigrés », et d’autre part pour diviser les mouvements militants des femmes : c’est réussi sur ces deux plans. Ces filles ont fait leur marche très médiatisée à travers la France (comme autrefois, le mouvement des beurs), se sont assurées une audience nationale, une sympathie, considérables, et ont ancré le mouvement « Ni putes, ni soumises »(6). Elles ont été importantes symboliquement, de même qu’en soulevant leurs questions (aussi bien universelles que particulières), en ouvrant d’importants débats sur les conditions et la culture dans les banlieues mais aussi dans la société française en général, et sur la condition des femmes. En dépit de cela, elles se sont établies et ont finalement été en partie récupérées par un républicanisme socialiste et par le discours anti-communautaire franco-français (qui, pour ce faire, a limité leur rayonnement en l’ethnicisant) principalement, mais pas exclusivement, de gauche. Ce n’est pas tant la faute de ces filles – elles-mêmes aussi inexpérimentées en parole publique que plus tard les garçons – combien c’est dû au fonctionnement pervers d’idées majoritaires, du consensus sécuritaire et du pouvoir. Le pouvoir dépolitisant général, qui opère autant par l’Etat qu’au travers des partis, de la société civile, par une inclinaison consensuelle générale et par le « dialogue entre les cultures », fonctionne par l’opposition de différents groupes de la population les uns aux autres autant que cela peut se faire. Ces filles avaient également fait irruption sur la place publique d’abord par leurs corps, ce qui avait stupéfait. Elles avaient rapidement été utilisées dans l’hystérie anti-voile de la laïcité républicaine (dont le résultat est l’exclusion de l’école par la loi des supposées victimes du voile, y compris les « dommages collatéraux » très bienvenus pour « prouver » l’impartialité de la loi, de quelques jeunes Sikhs enturbannés). Ni putes ni soumises ont principalement été l’instrument de la ségrégation des nouvelles classes dangereuses et de la division des femmes, afin de séparer le bon du mauvais grain. Elles ont été soutenues contre le fondamentalisme islamiste nouvellement construit, contre une culture en partie existante sans aucun doute mais surtout induite et anticipée par la violence d’Etat. Terriblement macho et violente, mais existant réellement non seulement dans ces quartiers. Le soutien aux filles contre les garçons (desquels, il est vrai, les filles ont de très bonnes raisons de se plaindre et de se démarquer) avait été utilisé pour dépolitiser les problèmes soulevés. Il y a besoin d’un nouvel ennemi intérieur, et il est en construction. Le mouvement des filles ne pouvait mieux tomber. Ceci n’enlève rien au fait que les raisons que ces filles ainsi que toute femme, ont, à résister à la culture macho, ne peuvent qu’être reconnues. Mais les femmes sont traditionnellement dressées et considérées domesticables. Les hommes, quand ils ne le sont pas, sont simplement tués en temps de guerre (heureusement, on n’en n’est pas là!). La neutralisation se fait différemment selon les sexes. Comme nous le savons d’expérience à propos de la loi adoptée l’an dernier interdisant les « signes religieux ostentatoires » à l’école (et en particulier le voile « musulman » pour les filles mineures), mais comme nous le savons aussi de toute expérience coloniale, et d’ailleurs de tout processus de construction de la nation, l’enjeu du genre et les femmes elles mêmes peuvent être invoqués à tout moment. Ils seront alors joués contre des classes considérées dangereuses quelles qu’elles soient, à cause de la situation de contrainte contradictoire qui est celle des femmes(7). La question du genre peut être utilisée à d’autres fins politiques que de redresser simplement l’injustice des rapports sociaux des sexes, largement invisible aux hommes, aux gouvernements et à une partie des femmes elles mêmes. Cette instrumentalisation n’empêche pas forcément un effet collatéral relativement positif sur le genre et montre bien le caractère foncièrement politique et donc paradoxal du genre. Il n’est pas surprenant en effet qu’il n’y ait eu aucune réaction significative aux récentes émeutes de la part du mouvement Ni putes ni soumises. Ou pas encore. Ce mouvement représente, autant que les émeutes, l’un des côtés de la médaille : il y a une incompossibilité apparente pour les unes et les autres (filles et garçons) à être vus comme interlocuteurs au même niveau maintenant que les seuls garçons sont diabolisés. Cette incompossibilité, bien que certainement aussi interne à la configuration en raison du niveau de violence misogyne, et non seulement construite par l’extérieur, est bien orchestrée, soutenue et encadrée par la culture politique française générale, par son incapacité à intégrer une population immigrée depuis maintenant plusieurs décennies envers laquelle elle a une responsabilité historique, de même que par son refus d’adapter ses principes républicains depuis belle lurette insuffisants aux conditions post-coloniale et post-1989. Le contexte français de l’espace public existant devrait également faciliter un débat entre ces deux expressions et expériences (féminine et masculine) d’un malaise social et politique partagé, ainsi que certains autres débats. Mais il est peu probable que ceci ait lieu : des associations, des ONG peuvent être en train de le faire dans les quartiers. Cela ne captivera point public consensuel et bien-pensant qui préfère une plèbe fracturée à une « classe dangereuse » unie. Il faut ajouter bien sûr que la fracture des sexes est très profonde et réellement existante dans la société française, qu’il y a des signes qu’elle s’aggrave, que la détresse de filles des banlieues ne fait pas de doute et que leur courage est très grand. Il n’y a en France aucune tradition de voir le politique dans les rapports sociaux des sexes, et il y a aussi le rejet des hommes à penser la question des genres comme une question politique. Mais cela en est une. Elle apparaît comme le « premier » partage de la raison apparemment « normal » avant même toute pensée. La fracture sociale entre les sexes persiste, il faut le dire, non seulement en banlieue. Elle traverse toute la société française qui est très rétrograde à ce propos. Tout le monde peut voir à la télévision combien il y a de femmes au Parlement, dans la classe politique, en responsabilité dans les partis, dans les entreprises ou à la direction du CNRS. Là non plus, la France n’est pas à l’avant-garde.
Etudes post-coloniales
Autre question : comment se fait-il qu’il n’y ait pas d’études postcoloniales en France ? Il y a pourtant de la recherche sur ces thèmes et il y a aussi les émeutes. Mais entre les deux, pas encore de débat public, bien qu’il soit imminent et sera sans doute douloureux. Il s’est annoncé par des histoires sordides, des mémoires de tortionnaires amnistiés par la raison d’Etat coloniale française et autres Auxaresses(8). Ce débat au-delà des mémoires de tortionnaires et avec auto interrogation est nécessaire dans le but, pour le pays, de se refonder à partir d’un nouveau commencement après auto examen. Pour faire une comparaison, des historiens indiens avaient initié l’école critique des Subaltern Studies qui dérive son nom de la collection de livres homonyme des années quatre-vingt. Ils avaient été aidés par la 2e vague des décolonisations déjà existante à l’époque, celle des années soixante du 20e siècle, par le mouvement féministe, par le marxisme critique, par les déceptions générées par la gestion de l’indépendance, par le tiers-mondisme, par les mouvements des droits civiques des noirs aux Etats Unis. Ils osèrent 3 critiques : une relecture critique de l’histoire coloniale et post coloniale, une relecture du marxisme (principalement gramscien et revisité), et une critique du mouvement de libération nationale qui est à l’origine de l’Etat indépendant. Ces idées ont circulé à travers la langue anglaise (et les langues possédant des ponts vers celle-ci, ce qui écarte le français) par l’intermédiaire des universités étasuniennes (et plus tard par d’autres). Elles devinrent les Postcolonial Studies, « études postcoloniales » situées dans les Cultural Studies. Elles ont été mondialisées grâce à la mondialisation de l’anglais lui-même. Le français n’est pas une langue mondialisée, n’en déplaise aux patriotes. D’une part, il n’a jamais reçu, circulé, et n’a pas pu ni su apprécier ou prendre note des concepts ou études postcoloniaux parce que, étant globalisés et diversifiés, ceux-ci excédent la langue et la culture française. Les études postcoloniales se sont propagées Nord-Sud ayant en premier lieu reçu de très importants apports du Sud en confondant en dernière analyse ce même rapport Nord-Sud. Quoi qu’on puisse en penser (avec leurs avantages et désavantages) et indépendamment du regard que l’on porte sur la mondialisation de et par l’anglais, il s’agit déjà d’un fait accompli : la faible contre idée de francophonie, plaidant pour l’universalisme, ne peut ici paradoxalement être révélée que comme un particularisme provincial. Historiquement et pour plus de clarté, on peut comparer les apports respectifs de l’Algérie et de l’Inde aux cultures française et anglo-saxonne, ainsi qu’à une culture contemporaine globalisé, née avec la fin de la colonisation. Il y a eu une guerre d’indépendance en Algérie, alors que les Britanniques avaient quitté l’Asie du Sud avec un certain panache, malgré les conséquences désastreuses de la partition qu’ils ont contribué à déclencher. Néanmoins ils avaient construit des élites et des institutions et avaient légué ces dernières au pays héritiers lorsque l’époque coloniale est arrivée à terme. Ceci ne veut pas dire que le colonialisme britannique fut moins cruel – ils le sont tous. Ce constat ne contredit pas la thèse de Ranajit Guha et d’autres « Subalternes », selon laquelle il y aurait eu en Inde coloniale domination sans hégémonie, c'est-à-dire sans médiation, et avec répression directe(9) : nous voyons bien aujourd’hui qu’il y a des degrés d’intensité à l’une comme à l’autre (aussi bien à la domination qu’à l’hégémonie). Et qu’en principe toute colonie, et pas seulement les colonies britanniques, n’est par définition qu’une domination sans hégémonie. La colonisation française de l’Algérie n’est qu’un exemple flagrant de cette vérité10.
Bref, même dans ces conditions, sachant que les institutions coloniales et les élites colonisées n’étaient pas construites par la métropole pour le bien des autochtones mais bien pour les dominer, les intellectuels indiens s’adressaient à leur propre espace public (contigu, sans aucun doute), ainsi qu’en même temps l’espace public britannique, étasunien et international dans une langue globalisée qu’ils avaient adoptée comme la leur. Dès lors, ils parlaient à deux niveaux et participaient d’une hégémonie qui s’installait. Ils avaient par là un accès direct aux universités étasuniennes et à un espace public international, ce qui ne fut pas le cas pour les intellectuels algériens pour plusieurs raisons. Il y a là à mesurer quelques « aspects bénéfiques » de la non médiatisation due à une « domination directe sans hégémonie ». Les intellectuels algériens ne partageaient avec les Français ou d’autres aucune langue globalisée, mais simplement une langue divisée, la langue du pouvoir dominant, une langue qui n’avait pas d’espace neutre et universel. La langue du colonisateur, dans leur cas, et au contraire de la langue anglaise, n’était point un idiome qui aurait ces deux faces inséparables – d’être devenu à la fois une langue domestique et d’être en même temps une langue accessible sur tout le globe, et donc traversée par une multitude d’autres intérêts. De plus, l’Algérie indépendante se tourna vers l’arabisation de l’éducation publique, perdant ainsi un instrument même partiellement internationalisé – le français - pour les générations à venir. Ceci n’est ni à déplorer ni à célébrer (ou plutôt, entre ces deux il y a de l’indécidable, car cela pose mal la question !), je relève ici simplement que cela déplace le problème.
Algérie, France
Il ne se format pas d’élite algérienne en nombre suffisant et ayant accès à la publicité des deux rives qui aurait pu défier et critiquer l’Etat et les intellectuels français aussi bien que le propre mouvement de libération. Cela venait du fait de l’inexistence (ou des limites) de la citoyenneté française pour les Algériens (le concept d’indigénat) ainsi que de l’absence d’autonomie en Algérie française due à la réalité de la guerre et du manque de démocratie qui en fut le résultat escompté au sein même du FLN. Ce fut l’un ou l’autre (critique des Français ou critique des Algériens), et toujours difficilement. Les Français s’en sont tirés tous comptes faits à bons frais et la question postcoloniale ne ré émerge que maintenant ! Les Britanniques se sont également tirés à moindres frais de l’impasse coloniale en évitant de faire l’autocritique et l’analyse de leur histoire coloniale, mais pour de tout autres raisons : « leur » débat annoncé a été neutralisé d’avance, dilué et désamorcé par sa traversée des campus étasuniens et par des études postcoloniales mondialisées elle-même. Seule une défaite historique et planétaire du colonialisme aurait permis une autocritique digne de ce nom de chaque culture coloniale. Or, d’une part, elle n’eut jamais véritablement et définitivement lieu, car l’histoire coloniale n’est pas terminée. D’autre part, même partielle, et souvent radicale et excellente, cette critique passe elle-même par l’anglais. Quand elle passe en français, elle reste enfermée dans les limites de l’espace public national, et désormais non à hauteur de la planète, d’une langue locale entre les autres (le français). Cette globalisation par l’anglais déplace le champ polémique d’un débat public concernant les espaces publics des deux pays en cause (métropole et colonie) vers un espace universitaire le « représentant » par procuration et le réduisant, tout en le radicalisant. Cet espace académique, lui, traverse les frontières mais maintient une espèce de structure de « classes » internationale qui fait que des universitaires de divers pays du Nord et du Sud peuvent se comprendre au moyen d’un jargon universellement accepté et de convenance. Les discussions académiques à coup de presses universitaires et moultes références savantes court-circuitent des débats plus passionnés qui transiteraient par les médias et une opinion publique concernée. Quand cela arrive jusqu’aux médias, ce n’est déjà que du noir et blanc sans nuances. Les universités avec leurs départements d’études postcoloniales en pays anglophones et aux Etats-Unis tout particulièrement, sont d’autant plus radicales, avec d’autant plus de « théories radicales », que la population est dépolitisée et surtout déconnectée de toute politique internationale et solidarité cosmopolitique et de toute responsabilité historiques. Les études postcoloniales sont un concept qui fait désormais son chemin par toutes les langues sauf par le français, ou le plus difficilement par ce dernier.
Pour une solidarité des mémoires
On pourra, certes, poser la question jumelle (à « pourquoi n’y a-t-il pas d’études postcoloniales en France », question rhétorique que nous venons de poser), qui est celle de savoir « pourquoi après tout y a-t-il des études postcoloniales aux Etats-Unis ?»(11) C’est sans doute l’orientation anticoloniale wilsonnienne, dans la nouvelle perspective internationale qui suivit la Première guerre mondiale du 20e siècle, et dans le paquet avec la « sécurité nationale », qui a produit la doctrine d’ «autodétermination nationale» dont les Etasuniens se firent les chantres. (L’autre figure de la même idée étant celle de Lénine d’à peu près la même époque dès après la 1ère guerre mondiale.) Dans la culture étasunienne, tout ce qui est promu à un statut « PC » reçoit toujours sa reconnaissance en tant que discipline académique(12), par la moralisation de la vie publique qui remplace la question posée en termes politiques – et la dilue. C’est l’envers de la laïcité à la française. Ceci n’est pas du tout le cas en France, où les disciplines académiques ont été définies et introduites par le Ministère de l’Education ou par le CNU pratiquement une fois pour toutes, sans passer par la pression moralisante « générale » et ne postulant que la « moralité » républicaine. (Ce qui est d’ailleurs, de par l’absence de souplesse qui en est la conséquence, l’une des raisons de la stagnation de la recherche en France ; mais il s’agit là d’une autre histoire.) Les Etats-Unis se sont auto déclarés responsables de la moralité universelle pour la planète et de la décolonisation, eux-mêmes une ancienne colonie d’une époque précédente décolonisée de manière ambiguë (et sans sa plèbe, en tout cas sans les Indiens et les noirs). La décolonisation n’y avait pas été obtenue par le peuple ou la population, en dépit du fameux « We the people » du Préambule à la Constitution étasunienne, mais au travers de l’élimination et, en grande partie de l’extermination de ceux dont même le nom retenu avait été un grand équivoque et déplacement/dissimulation des intéressés, rendus ainsi invisibles et inexistants par cette erreur historique de (dé) nomination(13). Et au travers de la non reconnaissance des noirs de l’époque. Le lien historique entre la doctrine de l’autodétermination et celle de la sécurité nationale est maintenant évident. Aussi bien la promotion étasunienne des sujets publiques « PC » par les disciplines académiques correspondantes, que la laïcisation française extrême (un formalisme aux contenus variables mais associé au pouvoir), ont, par des approches différentes, l’effet de dépolitiser des questions politiques non reconnues. Je précise que je ne plaide ni contre la laïcisation ni contre la sécularisation, mais souligne simplement l’ambiguïté et la difficulté de leur mise en place. Les études postcoloniales dans les universités de langue anglaise et autres, mais principalement à cause du programme étasunien international, ont désamorcé et dépolitisé les questions coloniales historiques en les traduisant en questions « culturelles ». Rien de tel n’a contribué à les désamorcer en France, alors que le concept de laïcité tout aussi colonial (laïcité pour les Français et exception pour les « indigènes musulmans ») ne put devenir un instrument utile pour la nouvelle configuration politique (post-coloniale). La laïcité et le colonialisme sont complémentaires et font bon ménage. La guerre algérienne fut la manière choisie par la France pour gérer le premier et le plus direct des problème de la (dé) colonisation. Le conflit au départ latent fut traité en métropole par la non intégration des immigrants coloniaux et la brutalité envers les pauvres et le plebs (dont nombreux, bien que non tous, sont issus de l’immigration) : c’est ainsi que la France s’occupa de la suite de la guerre d’Algérie. Ce type particulier de sécularisme français avait été conçu à partir d’une plateforme chrétienne révolue, principalement catholique, absolument non préparée pour d’autres configurations religieuses et politiques ou pour la décolonisation qui apparut plus tard. La laïcité républicaine arrêta et enfonça une mise en scène administrative, bureaucratique qui n’avait pas vocation à évoluer, décrétant un absolu inamovible et immuable. Cela interdit toute imagination politique dans un monde en transformation sur les deux bords: cette construction est close. Le problème a beaucoup moins à voir avec l’immigration actuelle qu’avec le passé colonial non digéré qui est à la base de la construction de l’Etat national, de même que de celle du capitalisme historique. Après tout, cela s’est tout terminé dans un bain de sang comme une amputation de la mère patrie française (ou bien cela a été ainsi ressenti par des nationalistes français). Il n’y a jamais eu de refondation de la France sur de nouvelles bases, pour un nouveau commencement ou un projet d’une France postcoloniale, pour ne pas parler d’une société européenne postcoloniale. Le processus pourrait bien ne pas être terminé, puisque même l’aimable Aimé Césaire en Martinique a refusé de recevoir Sarkozy. Voilà donc ce que les Etats-Unis, la France et probablement l’Etat en tant que tel ont en commun : à côté de la propension à l’expansion, un aspect constant et important de l’Etat est de « coloniser » sa propre population ou bien des parties de celle-ci, divisant ainsi des tranches de la population et dépolitisant massivement tout aspect de la vie : en séparant la « nation » de la « racaille », les « Français de souche » des « Arabes », la « bonne société » des « sauvageons des banlieues », mais également les « bonnes filles (immigrées) » et obéissantes des jeunes criminalisés de la même origine sociale. Cette idée de la « colonisation » de la propre population n’est pas du tout aussi absurde que certains intellectuels français ont voulu le faire croire, quand on analyse de près la manière comment les pauvres à domicile ou les indigènes au loin ont pu être traités, et quand ont admet le parallélisme entre les manières réservées à l’extérieur et à l’intérieur. Quand on voit comment les frontières se reproduisent aussi bien sur le champ externe ou interne. Les histoires et les mémoires sont également cultivées comme segmentées par groupes et non solidaires entre elles, chacun ayant et célébrant sa propre mémoire distincte en ignorant toutes les autres, comparables : la Shoah; les Palestiniens ; les Pieds noirs ; les Algériens ; la République une ; les immigrés. Comme Edouard Glissant et Patrick Chamoiseau l’ont souligné à la suite des émeutes dans les quartiers, au sujet de l’identité des Antilles et de l’héritage de l’esclavage en Martinique : « Que disent les Antillais que nous sommes ? Qu'il faut une solidarité des mémoires, que la mémoire est commune. On doit penser autrement notre manière de vivre ensemble.14 » (Italiques R.I.)
Séparer les populations et les mémoires est le mécanisme de production de l’apartheid colonial et raciste, par la ségrégation des territoires (les banlieues en sont) et de l’éducation. La République, les colonies d’alors et les anciennes colonies d’aujourd’hui (concernant à la fois l’espace et le temps) sont au delà de l’horizon : extraterritoriales, extra constitutionnelles et, aujourd’hui, considérées être un reliquat du passé. Mais le fait même de les considérer comme faisant partie du passé les situe au cœur de notre présent comme une question politique.
4-1-2006.
(1) Le titre fait allusion aux travaux de Chantal Mouffe, Le politique et ses enjeux: pour une démocratie plurielle, Paris, La découverte 1994, et The Return of the Political, Londres, Verso 1997.
(*) Une première mouture de cet article a été publiée le 8 décembre 2005 comme “Gefärliche Klassen” in Lettre International (Berlin) N° 71, Winter 2005, pp. 120-121.
(2) « Rogo d’Europa », il manifesto 28-10-2005.
(3) « La littérature, un antipoison contre l’oubli », Le Monde, 7-12-2005.
(4) Conseil représentatif des associations noires.
(5) G. Deleuze, F. Guattari, Mille Plateaux. Capitalisme et schizophrénie, Minuit 1980.
(6) Amara, Fadela avec la collaboration de Sylvia Zappi, Ni putes Ni soumises, La découverte, Paris 2003.
(7) R. Ivekovic, «La contrainte contradictoire assurant la soumission», Dame Nation. Nation et différence des sexes, Ravenne, Longo Editore 2003, pp. 55-69. Egalement Le sexe de la nation, Paris, Léo Scheer 2003.
(8) Paul Aussaresses, Services spéciaux : Algérie 1955-1957. Mon témoignage sur la torture, ed. Perrin 2001.
(9) Ranajit Guha, “On Some Aspects of the Historiography of Colonial India » in Subaltern Studies I: Writing on South Asian History and Society, ed. By Ranajit Guha, OUP, Delhi 1982, pp. 1-9.
(10) Olivier Le Cour Grandmaison, Coloniser, Exterminer : sur la guerre coloniale et l’Etat, Fayard 2005.
(11) Je remercie Dick Howard de me l’avoir renvoyée dans son mail datant du 29 novembre 2005.
(12) Je remercie Goran Fejic de cette remarque, ainsi que de son aide à la traduction de ce texte.
(13) Bartolomé Clavero, Freedom's Law and Indigenous Rights: From Europe's Oeconomy to the Constitutionalism of the Americas, Robbins Collection Publications (Studies in Comparative Legal History), University of California at Berkeley 2005, et autres travaux du même auteur.
(14) Libération, 8 décembre 2005.
Ce texte est paru dans la revue Lignes, n° 19, "Soulèvement des banlieues", février 2006, Éditions Lignes.
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