Que seraient une pensée et une action politiques radicales aujourd'hui ?

‎David Amalric

‎J’aimerais tenter ici de confronter les réflexions des séminaires autogérés de recherche politique que nous avons mis en place à l’ENS (en particulier un séminaire sur l’émancipation), dans le prolongement de l’expérience des mouvements sociaux, avec le texte de l’entretien réalisé par le Sabot avec J. Rancière (entretien disponible sur le site de la CIP) – et ce, autour de la notion de « radicalité ».
Il apparaît assez clairement que beaucoup de choses appellent, aujourd’hui, une radicalité.
1) Que ce soit d’abord une certaine expérience des mouvements sociaux en tant que ceux-ci sont toujours le théâtre d’un déplacement, où quelque chose est bouleversé dans la vie quotidienne et dans la marche habituelle des choses, et dans nos façons de faire, de parler, de sentir, ouvrant à une série de remises en causes.

On peut l’éprouver par exemple dans l’occupation de lieux dédiés habituellement à d'autres fonctions ; dans les rencontres, les liens qu'on tisse au sein même des mouvements, au delà de toutes les séparations qui se jouent aussi habituellement. Enfin, malgré leur échec relatif, c’est aussi ce qui se donne dans toutes les tentatives de « convergence des luttes » où de plus en plus on arrive à remonter à une compréhension des logiques systémiques et à sortir de problèmes particuliers, et sectorisés. Ce qui se donne dans ces mouvements, c’est alors ce qu’après Deleuze on peut nommer un « devenir-révolutionnaire », un basculement dans le rejet « en bloc » d’un certain ordre et de ses logiques propres.
2) Que ce soit dans le délabrement du « paysage politique », avec ce qu’on peut appeler une « faillite de la gauche » marquée par une absence de toute dynamique, de tout renouveau. La radicalité pourrait alors consister à retrouver une certaine puissance, une certaine force propulsive au sein des idées et des imaginaires, une puissance d'enthousiasme qui, dans la façon même dont elle se donne subjectivement, s'accommode très mal de la mollesse de certaines revendications purement corporatistes, autant que d’une avancée politique qui se procéderait par compromis permanent et qui finalement n'arriverait jamais à rien, toujours engloutie dans les concessions faites au système. Une telle force propulsive serait en même temps une force d'unification, transversale à tout ce qui peut exister comme luttes sectorisées et transversale aussi à tout ce qui peut apparaître dans l’éclatement des forces politiques dites « de gauche », dans le morcellement électoral en différents partis, en différentes lignes, etc. Ce qui ne veut pas dire non plus que rien ne se passe dans les luttes de secteur ou même dans certaines tentatives qui s'esquissent dans des partis.

‎Mais toute réflexion sur une telle radicalité doit déconstruire ce qui semble être une prise en tenaille entre :
1) D'une part il y a ceux qui tentent de montrer (à l’instar de l’UNEF dans les mouvements sociaux), que la seule radicalité, comprise comme effectivité et efficacité des luttes, résiderait dans la massification : « la radicalité, c'est la masse » ; cette radicalité se fait alors, comble du paradoxe, au prix de tous les compromis - renoncer à vouloir à la hauteur de ce qu’on veut, toujours au nom de ce qu’est censée penser l’immense majorité (silencieuse) des gens. Même si une telle position semble difficilement tenable et trop lourdement contradictoire, il semble pourtant utile de l’évoquer.
2) D’autre part il y a la radicalité prise comme une certaine « posture » radicale, passant souvent par une « gestuelle » de la violence, qui prétend agir à partir de certitudes absolues, qu'elles soient de l'ordre de théories révolutionnaires dogmatiques ou de « vérités » quasi-métaphysiques. Le risque est alors d’une sectarisation par les discours et par les actes, où l’on sape, derrière la supériorité présumée de son point de vue (et parfois son arrogance) toute possibilité de réellement parler aux autres. Ce qui derrière cela est alors reconduit, ce sont les figures de l'attente : attente de la révolution, du bouleversement ou de l'insurrection qui conduisent à se complaire dans la posture du « tout ou rien ».
Cette tenaille, un peu accentuée, qui force le trait exprès pour mieux donner à penser où pourrait se trouver une radicalité aujourd'hui, nous porte ainsi à éviter d’une part le risque d'isolement (parfois sectaire et dogmatique) et d’autre part le renoncement, dans une compromission consensuelle, à nos exigences réelles et sincères, à ce qu’on veut profondément.

‎Il faudrait alors trouver quelque chose qu'on pourrait appeler une radicalité ouverte ou une radicalité affirmative et je m’appuierai sur cet entretien de Jacques Rancière cité plus haut.
- Ouverte parce qu'elle ne s'interdirait de parler à personne, qu’elle éviterait la rigidité des postures dogmatiques, qu’elle ne reposerait, pour reprendre certaines formulations de l’entretien, ni sur la mise sous tutelle pédagogisante par des militants professionnels qui ont un savoir et qui sont sensés le transmettre, ni non plus sur la croyance en la propagation automatique des actes et des pensées par le simple fait de l'exemple. Ouverte, également, parce qu'elle partirait de la pluralité des luttes existantes, et ne craindrait pas de se lier à ce qui ne serait pas directement révolutionnaire, mais seulement « virtuellement ». Elle refuserait la simple application en un lieu quelconque d'une analyse globale.
- Affirmative parce qu'elle préfèrerait intensifier les potentiels de lutte plutôt qu'identifier d'abord la puissance contre laquelle il s'agît de se battre, et refuserait une sorte de conception militariste de l'ennemi et de l'affrontement en politique. Il s’agirait au contraire d’affirmer l'émancipation à travers les luttes où elle se donne et affirmer tout ce qu'elle ouvre de possibilités nouvelles. Lutte affirmative aussi en cela qu'elle développerait une temporalité autonome, sans tomber par la mobilisation du militantisme par l’urgence, et par la fixation par en haut du calendrier des luttes, qui désynchronise les réformes de manière savante pour éviter les conjonctions des luttes.

‎Pour finir il faudrait s'interroger sur les formes que pourrait prendre cette « radicalité ouverte et affirmative ». Elle s'appuierait à mon avis sur la puissance que dégage la mise en mouvement d'une intelligence collective telle qu’elle est par exemple décrite dans Le Maître ignorant, où elle ouvre sur une certaine « encapacitation ».
Une telle radicalité aurait également besoin d'une rupture symbolique, pour reprendre une autre expression de l’entretien, une rupture qui se ferait à partir de certains mots, qui ne tomberait pas dans la simplification d'une unification et d'une radicalisation qui se contenterait du « gadget » qu’est l’organisation ou le parti révolutionnaire
Cela ouvre sur un immense chantier, qui se joue également au niveau des imaginaires et des idées, là où il faudrait remonter à ce que Castoriadis appelle la « racine subjective d'une émancipation possible » - et pas de discours sur la radicalité sans parler du même coup de « racine ». Il y a plusieurs façon de le faire, on peut parler, comme cela se fait de plus en plus, d'idée communiste, on peut réfléchir à certains traits anthropologiques pour dégager la puissance du « commun », on peut aussi redéfinir la politique d'une manière radicalement différente de ses acceptions dominantes - l'affirmer comme émancipation et non comme gestion, et favoriser les dynamiques de politisation dans tous les domaines supposés « non-politiques ». On peut enfin évoquer la démocratie, ou ce que Castoriadis appelle le « projet démocratique ». Des résonances pourraient alors s’esquisser, en reprenant l’idée d’une force propulsive de la radicalité, telle que Castoriadis nous la fait éprouver dans La Montée de l’insignifiance : "Une véritable montée des énergies en France et ailleurs passe par la marginalisation de tous les partis politiques existants, la création par le peuple de nouvelles formes d'organisation politique fondés sur la démocratie et la participation de tous, la responsabilité de chacun à l'égard des affaires communes, bref par la renaissance d'une véritable pensée et passion politique qui serait en même temps lucide sur le résultat de l'histoire des deux derniers siècles".
Ceci semble nous amener à une dernière question, qui est celle des formes d'organisation politique, question sur laquelle on esquissera une sorte de remarque questionnante : si on définit l'émancipation à partir de certains moments privilégiés où elle se donne, qu'est-ce qui se passe après ces moments, ou après les « mouvements », comment on fait durer les choses, comment on réfléchit à des dispositifs voire des institutions (au sens le plus large du terme), qui permettraient de faire durer quelque chose, perspective exclue des idées de Jacotot présentées dans Le Maître ignorant. C’est une question qu'on peut et doit se poser, et c’est celle qui anime toutes les pratiques qui s’ébauchent partout dans les universités, dans le sillage des mouvements qui la traversent régulièrement.