Julian Boal
On m’a rapporté une phrase de Godard où il dit qu’il ne cherche pas tant à faire du cinéma politique qu’à faire politiquement du cinéma.
Je dois avouer que, dans le champ du cinéma, je ne comprends pas trop cette phrase, par contre dans celui du théâtre, c’est à mon avis une illustration parfaite de ce que voudrait le Théâtre de l’Opprimé d’Augusto Boal, mon père. Il ne suffit pas pour Augusto Boal d’aborder un sujet politique pour faire du théâtre politique, encore faut-il radicalement transformer les conventions mêmes du théâtre.
Julian Boal
L’attitude qui semble être la plus raisonnable face à l’art, et a fortiori face à un art qui se veut engagé, politique, militant (1), est une certaine méfiance. L’art partage trop de son champ sémantique, de ses concepts, avec une certaine façon de faire la politique pour être au dessus de tout soupcon aux yeux de celui qui cherche à faire évoluer la société. Charisme, présence, aura, capacité d’exprimer le désir des foules et de les émouvoir: tout ces mots et ces expressions peuvent être utilisés tant pour caractériser l’artiste que pour définir le tyran, tant pour Céline Dion que pour Franco.
Rada Iveković, philosophe, Eric Lecerf, philosophe et enseignant à l'université Paris 8
Contre-conférence : Nous proposons de faire un point sur le mouvement anti-cpe pour amorcer cette conversation et sommes intéressés par ce que vous en diriez.
Eric Lecerf : Ce n'est pas à moi de faire cela, mais ce que je voudrais dire sur le mouvement en lui-même, ce qui me trouble terriblement, c'est la relation ou plutôt l'absence de relation ou quand elle est faite le type de relation vraiment questionnable qui est faite entre le mouvement et ce qui s'est passé dans les banlieues en novembre-décembre, les émeutes, autour desquelles le département s'est mobilisé.
Sylvie Tissot, sociologue, membre du collectif Les Mots Sont Importants, Jean-Claude Moineau, théoricien de l'art et enseignant à Paris 8
Contre-conférence : Nous voudrions revenir avec vous sur certaines dimensions des événements de l'automne dernier. Novembre dernier était une démonstration du point de vue de la façon dont médias et politiques sécuritaires peuvent fonctionner ensemble, et en dix jours, nous avons assisté à une escalade de déclarations de responsables politiques inimaginables quelques mois auparavant et qui dans le contexte d'intensité médiatique de cette période là sont restées acquises et ont donné le ton des campagnes électorales de 2007.
Rada Iveković
Le retour du politique(1) oublié par les banlieues*
Alessandro Dal Lago le disait récemment, « ce n’est que le commencement »(2). Il s’agit de l’Europe tout entière. Ceci n’était qu’un avertissement. De jeunes Français en colère dans les banlieues déprimée et dans certains centres-villes avaient vandalisé de la propriété publique ou privée, calciné quelques milliers de voitures, brûlé des écoles et des jardins d’enfant, terrorisé leurs voisins, l’opinion publique et la France de souche universaliste et bien pensante. Déclenchée mais non causée par la mort - sans doute non accidentelle - de deux garçons fuyant la police, cette violence est perçue par le discours protectionniste majoritaire comme aveugle et irrationnelle. Celui-ci refuse de voir son caractère politique. Ces jeunes sont constamment soumis à des contrôles d’identité.
Florian Schneider
Je voudrais commencer par une référence à un débat esthétique et au concept d'oeuvre ouverte (open work) à quoi renvoie la discussion des deux prochains jours. Le concept d'oeuvre ouverte (open work), ou l'opera arbiata, et peut-être en français l'oeuvre en mouvement, avait la place, dans les années qui suivent la seconde guerre mondiale jusqu'aux années soixante-dix ou à la moitié des années soixante-dix, de pratiques esthétiques très efficaces qui ont remis en question la tradition de l'oeuvre finie.
Cela renvoie à quelque chose comme un concept utopiste, ou à l'utopie du pouvoir révolutionnaire de l'art de changer la société.
Jean-Claude Moineau
C’en est bien fini des illusions modernistes. L’art ne saurait plus être tenu pour autonome par rapport au droit ou à l’économie. Encore le danger pour l’art, quand celui-ci ne se réfugie pas dans des micro-utopies sans lendemain qui ne sont jamais que la version affaiblie, néo-avant-gardiste, des utopies avant-gardistes d’antan, est-il de perdre, avec sa négativité, tout potentiel critique, toute distance critique –ce que certains s’empressent de théoriser et ce qui, selon eux, serait le prix à payer de la conquête de l’interactivité–, de se laisser purement et simplement absorber dans le fonctionnement global de la société en place, de se borner à s’efforcer de s’adapter aux évolutions en cours de celle-ci, au lieu de chercher non plus tant à être simplement autonome ou hétéronome qu’à être à la fois autonome et hétéronome.
Jean-Claude Moineau
Le pire ennemi de l'art, ce n'est, contrairement à ce qu'à pu donner à croire la modernité, ni la vie ni le monde moderne ni la culture mass-médiatique moderne, autrement dit un hypothétique ennemi extérieur, c'est l'art lui-même, et ce pas seulement au sens où l'art aspirerait à sa propre fin. Il ne sert à rien de se protéger de l'extérieur : le ver est à l'intérieur du fruit, ne fait qu'un avec le fruit. C'est cela "l'art viral", l'art qui non seulement infecte tout ce qui l'entoure mais s'infecte lui-même, qui s'inocule à lui-même le poison, le poison de l'art, aussi bien l'intention ou la volonté - tant individuelle que collective - d'art que la soumission, volontaire ou involontaire, à un modèle artistique, à ce qui est tenu - légitimement, par le monde légitime de l'art légitime - pour art, à ce qui est jugé relever de l'art, à ce qui est nommé "art", mais sans que le véritable adversaire de l'art soit pour autant le nom "art" mais bien l'art en tant que tel.